Lit sans draps

Ernestina Anchorena: Bandadas

Je fume une cigarette sous le tilleul. Je la fume presque en l’avalant. Il fait nuit, mes enfants dorment et tout est silencieux. Les fenêtres de la maison sont plongées dans l’obscurité, à l’exception de celle de ma chambre. Comme tant de nuits, j’imagine que l’on parle. Je te raconte ma journée, je la dis pour toi : le réveil a sonné à six heures et demi. Me réveiller est toujours un soulagement, j’arrête ainsi de rêver de toi. Je me suis ébattue pendant cinq minutes : deux pour me rappeler qui je suis (oui, je sais, je dramatise), trois autres pour organiser ma journée et m’enlever de la bouche l’arrière-goût du réveil. J’imagine ce que tu dirais : cela est important, ma belle. Cela. Je te jure que s’il existait une pilule capable de provoquer une lobotomie de rêves et de cauchemars, je la prendrais sur-le-champ. L’esprit tranquille. Sans les plis ni les replis qui enveloppent la phrase « tu me manques, tu me manques, tu me manques », jusqu’à l’étrangler et la vider dans la gargouille noire de la conscience qui l’oblige à se liquéfier. A la sixième minute après le bip-bip du réveil, je faisais déjà un effort surhumain pour effacer l’image si habile de notre lit sans draps, inamovible de la conscience. Je le sais bien, on ne fait de mal à personne. Mais à tes yeux, ma vie n’a que trop peu de secrets. On discute. J’hésite entre omettre ou te raconter qu’alors que je travaillais à mon réveil et mon retour à la vie réelle, l’écho du cauchemar antérieur me rattrapait: moi-même en train de raconter à ma voisine Juana mes galipettes dans ton lit sans draps puis soudain ma belle-sœur qui sonne à la porte, me ramenant alors à la dure réalité. Jamais je ne parlerais de toi à Juana, parce qu’en plus d’être une voisine, Juana est mon amie, et une amie d’amies, or une amie ne peut supporter aucune information, Juana finirait par s’alléger de ce poids auprès d’une autre amie. 
J’hésitais donc à te raconter cette intrigue, je ne te dis pas tout, avec toi je peux m’inventer. 
Une minute le visage sous l’eau froide pour me réveiller vraiment et laisser la conscience ériger des murailles bien hautes. La frange mouillée, le dentifrice dans la bouche et trois gargarismes. Je me suis convertie en pure réalité ; c’est alors que j’ai pu me réjouir de ce lundi et le visualiser du début à la fin, de bout en bout, du lever au coucher du soleil; visualiser chaque tâche de ce jour particulier, identique à celle de n’importe quel autre lundi en général. 
Je me suis vue dans le miroir. Je ne me suis pas regardée, je me suis vue, juste quand je me baissais pour attraper les pantoufles en bas de l’étagère. Cette femme ne ressemblait en rien à celle qui se reflète dans tes yeux. Et puis après les pantoufles : clac, clac, j’ai descendu les escaliers en marcel blanc, celui de camionneur que j’aime tant, et avec la même culotte qui avait volée dans les airs sans avoir eu le temps de faire fureur dans le lit sans draps ; maintenant, cela me fait rougir. J’ai mis l’eau à bouillir pour le café. J’ai sorti le lait du frigo. J’ai mis mon nez dans l’ouverture pour m’assurer qu’il n’avait pas tourné pendant la nuit. Il était bon. J’ai sorti le beurre. Clac, clac, jusqu’à la chambre de mes enfants. 
Parce que bien sûr, madame a des enfants ! 
Et, bien qu’elle se plaigne, heureusement. Ces derniers nous font sentir que nous sommes au monde pour une raison irréfutable, n’est-ce pas ? Allez, allez, debout, puis j’ai ouvert les rideaux. La plus petite disait qu’elle se sentait très mal, si mal. Je suis allée chercher un thermomètre. Trente-six neuf. Il te manque un petit trait pour la fièvre, lui ai-je dit. Et pendant que je ramassais les vêtements sales sur le sol, je lui ai déclamé une homélie sur l’effort : ne sois pas bête, c’est bien pire de manquer, après tu prends du retard et tu ne comprends plus rien de ce que dit la maîtresse. Elle insistait : vraiment mman, je me sens si mal, je te le jure sur ma tête (excessive comme la mère, tu dirais). Moi aussi j’insistais, serrant cette fois-ci la pile de linge sale dans les bras, prononçant un laïus sur la responsabilité : regarde ton papa comme il travaille dur pour nous, finalement ta seule responsabilité c’est d’aller à l’école. J’ai enfin réussi à l’habiller et lui faire prendre son café au lait et ses tartines au beurre avec les autres. Je m’en suis un peu voulue. La pauvre, elle avait une petite mine. Mais il faut bien leur apprendre à être courageux, et que les tâches à accomplir sont à accomplir. 
En plus c’était lundi, j’avais la maison enfin pour moi toute seule. 
J’ai préparé la nourriture et, en guise de surprise, j’ai glissé une pièce de monnaie dans la poche de chacun pour la récréation. 
Ils sont partis. 
Le meilleur moment de la journée commençait, n’est-ce pas ? Le silence de la maison pour moi toute seule parce que mon mari, qui aurait tardé une heure de plus à s’en aller, était en déplacement. Clac, clac, jusqu’au petit fauteuil en osier à côté de la fenêtre et glisser les pieds sous le coussin, la tasse dans une main et le journal dans l’autre. Lundi : fin du samedi et du dimanche, des enfants qui crient, courent et sautent dans tous les sens, de la critique des salades par ma belle-mère alors que je lui ai préparé sa préférée : l’éternelle créole composée de piments de trois couleurs différentes, (bon d’accord, j’ai oublié de faire tremper l’oignon et elle a eu des renvois). Qu’est-ce que je suis en train de te dire ? Que le jour était encore pâle et la pelouse recouverte d’un givre blanchâtre qui ressemblait davantage à de la craie qu’à de la glace. Je fais ma poète. Je parle comme si chaque chose que l’on regarde, chaque évènement que l’on vit pouvait avoir un sens spécial. Un oiseau bleu picorait la pelouse. Comment est-ce qu’il fait pour ne pas mourir de froid, étais-je en train de me demander, distraite dans ma délectation du lundi, conséquence d’ une tasse fumante et de la recherche du sens poétique des détails. C’est alors que je me suis rendue compte que la craie blanche sur la pelouse, ça n’était pas du givre, mais le reflet du soleil qui se levait quelque part au-delà de mon jardin. Nous sommes en novembre, et en novembre il ne neige pas. L’oiseau avait la poitrine gonflée et le plumage bleu, il avait l’air royal. Brillant. D’ humeur poétique, je sentais que lui et moi, dans ce matin silencieux, on se comprenait. Il devait être là pour me dire quelque chose. Me transmettre un message. Mais je ne savais pas lequel. Il se levait sur ses deux pattes bien étirées et retournait la tête, avec l’allure complaisante de celui qui descend des hauteurs. Sur ce : couic ! Le petit oiseau a picoré dans l’herbe et aussitôt un ver de terre lui pendait au bec. 
Comme mon mari était en déplacement, je pouvais en profiter pour lambiner, pour mettre ma vie en suspens et arrêter de chercher le sens poétique des choses. J’avais encore quatre heures de silence devant moi pour faire les lits, mettre les vêtements dans la machine à laver et lever les décombres du week-end. Lambiner, cela ne m’arrive jamais, j’ai tant de choses à faire… en plus, après, les rêves reviennent et je suis toute la journée dans les vapes, en train de lutter pour m’en débarrasser. Mais ce lundi sans mari, bien qu’on avait l’impression qu’une tornade avait dévasté la maison, je n’ai pas pu résister à la tentation de me recoucher un peu et me souvenir. Jusqu’à ce qu’on a sonné à la porte. L’insistance du dring était tellement forte que je n’ai même pas eu le temps de mettre mon peignoir. C’était Juana, accompagnée des deux jumelles dans la poussette. Elle pleurait et je lui ai servi du café. Je ne comprenais pas bien ce qu’elle me disait car ces mots étaient entrecoupés. Je lui ai fait un café et une tartine, mais elle n’en a pas voulu parce qu’elle était grosse. Là les pleurs sont devenus des mugissements et les yeux fripés comme ceux d’un chinois. J’ai commencé à comprendre ce qu’elle disait, ça avait un rapport avec l’embonpoint. Faire des régimes, ça ne servait à rien. Personnellement je n’ai pas l’impression qu’elle soit si grosse que ça, mais tu vois bien, de nos jours, les magazines et la télé t’incitent à l’anorexie. 
Tu dis ça parce que t’es maigre, m’a-t-elle répondu. 
Le vendredi précédent, ça avait été l’anniversaire de Juana et je lui avais apporté un gâteau à la vanille recouvert de chocolat. Juana soufflait les bougies quand le mari lui a dit : rentre le ventre, tu veux. 
Je l’aurais tué. Quel imbécile ! 
De toute façon le thème de l’embonpoint m’ennuyait. Ce n’est pas une raison suffisante pour pleurer dans la cuisine de son amie. Moi, j’aimerais bien être grosse. Pendant les nuits comme celle d’hier, manger et manger au lieu de me faire du mal avec cette conversation fictive et sentir que tu me manques à mourir. Et fumer. 
On a certains droits, disait Juana, qu’est-ce que t’en penses ? Du sexe au moins une fois par semaine. Je n’en demande pas tant. 
C’est à ce moment-là que j’ai commencé à m’intéresser. 
Et alors elle a dit que la nuit d’avant (c’est-à-dire le dimanche), grâce à de la musique et deux bougies bleues, elle avait convaincu le mari de faire l’amour. Et que quand elle était au-dessus de lui, à deux doigts d’obtenir ce qui, depuis tant de temps lui échappait, le mari lui a dit : tu ressembles à un buddha. 
D’un seul coup, je ne sais pas pourquoi, peut-être pour lui faire croire qu’elle vivait au-delà de l’indifférence du mari ou des mauvais traitement, non ?, j’ai ouvert la bouche. Je lui ai tout raconté. Moi, qui suis toujours à l’écoute et garde, toujours, les choses pour moi, je viens ouvrir ma grande gueule. Juana s’est tue et elle m’a regardée avec des yeux gros comme des citrons. Les jumelles remuaient leurs tétines et me regardaient aussi, comme si elles comprenaient. Juana ne pleurait plus. Elle s’est frotté les mains et a dit qu’il fallait fêter ça. Qu’elle allait au garde-manger et apportait des biscuits au chocolat. 
Bâtarde, me disait-elle, bâtarde. Tu ne t’en es pas vantée. Raconte ! 
Je lui ai tout raconté avec luxe de détails. Aller batifoler quand il y a tant à faire, les yeux comme collés, ne pas pouvoir mettre la tête en marche, tout ça c’est la faute à l’engourdissement. C’était peut-être pour ça. La maison dégueulasse, moi en petite culotte et marcel, et la sonnette qui retentit à nouveau. Si c’est ma belle-sœur, je l’ai rêvé, j’ai dit à Juana. Loi de Murphy oblige. J’apercevais ma belle-sœur par la petite fenêtre à côté de la porte. J’ai baissé la tête et suis retournée dans la cuisine. J’ai dit chut à Juana, un doigt en travers de la bouche. J’avais envie de bâillonner les jumelles qui marchaient à quatre pattes sur le carrelage. Si les jumelles faisaient du bruit et ma belle-sœur venait à coller le visage contre la vitre de la cuisine et se rendre compte que je n’étais pas sortie au supermarché comme je pensais le lui dire…Ce serait encore pire que si elle me voyait à dix heures et demi en petite culotte et marcel, les cheveux en pagaille : matière à griefs pour mon mari. 
Dring à nouveau. 
Juana se couvrait la bouche avec les deux mains pour cacher ses rires. Si on avait l’impression que mon amie était arrivée éteinte, maintenant elle s’illuminait. Grâce à mon histoire bien sûr. La victime s’était oubliée, et se voyait alors parmi les prima dona que nous nous sentons être lorsque nous avons un énorme scoop à raconter. Ça arrive, on se fait concurrence pour raconter les histoires des absentes, n’est-ce pas ? Alors qu’on esquivait ma belle-sœur, je lui disais : tu vas aller raconter ça et tu vas raconter une histoire différente, pas celle dont j’ai rêvée. 
Les jumelles s’étaient endormies avec leur tétine dans la poussette, l’une en face de l’autre. 
N’importe quoi, je suis ton amie, fais-moi confiance, disait Juana. Et elle demandait des détails : si dans le lit sans draps il avait su t’attendre, la nouvelle odeur, s’il t’avait fait ceci, cela, où l’avais-tu trouvé, si j’avais eu la sensation que pour lui le fait de m’avoir à ses côtés avait été la meilleure chose qui lui soit arrivée dans la vie. 
Ah ça, ça me ferait maigrir, a-t-elle dit. 
Et mon histoire sonnait soudain vulgaire. A mesure que je la corroyais avec de l’aniline couleur aventure, je voyais son sourire s’agrandir et lui décrivais les caresses soumises et parcimonieuses tout au long de la colonne avec la paume de la main, comme avec une plume, les baisers dans l’oreille, les mots, « je n’en crois pas mes oreilles ! », et mes larmes de gratitude. 
C’est alors que je me suis tue. Juana attendait. Qu’est-ce que j’attendais, me demandait-elle. 
Tu es tombée amoureuse, a-t-elle dit. 
Le sol de la cuisine était froid. Je me suis levée. J’ai posé un torchon sur le carrelage, je me suis assise à nouveau et j’ai allumé une cigarette. 
C’est pas ça, ai-je dit, absolument pas convaincue qu’elle comprenne. 
Bien sûr, a-t-elle dit. Être protagoniste. 
Arrête de rêvasser de lits sans draps, lui ai-je soudain dit. C’est encore pire. Après tu trimbales avec toi un goût aigre de frustration dans la bouche. 
A cause du sentiment de culpabilité, m’a-t-elle demandé. 
A cause de la douleur produite par l’imagination. 
Elle ne comprenait pas, elle ne pouvait pas comprendre. J’insistais : je n’en demande pas tant. 
Ni toi ni moi n’avons suffisamment d’argent pour nous séparer. 
Qui a parlé de se séparer, a-t-elle dit. 
Tu gagnes quoi, ai-je continué comme si de rien n’était. La maison sans le mari et tout comme avant, à l’exception près que tu es divorcée et que de temps en temps tu concrétise avec un lit sans draps, ce qui n’a plus le même goût qu’avant puisque c’est alors permis, de la même manière qu’il est alors permis de parler de relation et de futur. 
Toi tu dis ça parce que t’es maigre, a dit Juana. 
J’ai maudit le moment où j’avais ouvert la bouche. 
Qu’est-ce que la maigreur et la grosseur ont à voir avec ça, ai-je dit. Quel futur tu as quand tu as déjà des enfants et qu’ils sont de ton ex mari, ai-je insisté en criant. Tu vas pas embarquer le type chez toi ! D’une parce que tes enfants vont faire un scandale et de deux parce qu’on connaît la chanson. 
Qui a parlé de se séparer, a-t-elle dit. 
Lit sans draps en cachette, ai-je crié. Tu passes ta journée avec une boule dans l’estomac, la tête ailleurs, tu veux toujours ce que tu n’as pas et tu reviens toujours au même point ! On revient toujours au même point. 
Qu’est-ce qui t’arrive, a-t-elle dit. 
On aurait cru mon mari, toujours en train de me demander ce qui m’arrive, sous entendant que je suis tarée. J’ai donc répondu : il m’arrive rien, je dis seulement que vouloir ce qui n’arrive jamais, ça fait plus mal. 
Je me rendais compte que je criais, mais je n’arrivais pas à baisser la voix. 
T’es tombée amoureuse, a-t-elle dit. 
Juana ne comprenait pas. J’ai dit : dans les lits sans draps au début c’est tout beau tout rose et tout à coup tu finis par faire tout toute seule. Là-bas aussi tu leur supplies qu’ils t’aiment. 
J’en demande pas tant, a-t-elle insisté. 
Les jumelles se sont réveillées et mises à pleurer, mortes de faim. Juana me regardait, comme si elle attendait quelque chose. Mais j’en avais déjà trop dit . Elle s’en allait en disant qu’elle m’appellerait dans l’après-midi, je lui ai dit que j’aurais beaucoup à faire le lendemain . 
J’ai monté les escaliers pour me changer et me suis donnée l’ordre de laisser la maison impeccable, tout laver et étendre bien droit, laisser les baskets blanchissimes, puis, pour me punir d’avoir été aussi pipelette, faire les gnocchis à la semoule qui me donnent tant de travail, et remettre la méditation à l’heure de la cigarette sous le tilleul, dans la soirée, méditation qui consisterait à regarder ma maison depuis le jardin, parler en l’air et inventer notre badinage. Même si aujourd’hui, tout apparaît sous un autre jour. Je me rends compte que je connais tes observations, tes moqueries, et tes blagues –celles qui te servent à prouver à la fois ton intelligence et ma candeur, mon apathie et ma lâcheté, par cœur. Que la soumission est réciproque. Je me rends compte du fossé qui te sépare de l’homme que j’invente. Je me rends compte aussi que tu ne lui arrives même pas aux chevilles. J’ai le sentiment d’avoir vieilli.